Août 2016. La loi Travail — officiellement loi n° 2016-1088 du 8 août 2016, surnommée « loi El Khomri » du nom de la ministre du Travail Myriam El Khomri — est promulguée après six mois de débats houleux, de nuits parlementaires tendues et d’un 49-3 qui a mis le feu aux poudres. Rarement une réforme du Code du travail n’avait autant mobilisé les rues françaises : des centaines de milliers de manifestants, un mouvement Nuit Debout qui s’est installé place de la République… Le texte avait du mal à passer.
Pourquoi tant de bruit ? Parce que la loi El Khomri touche à des équilibres fondamentaux : la hiérarchie des normes en droit du travail, le calcul des heures supplémentaires, la définition du licenciement économique, et la place des accords d’entreprise face à la loi. Huit ans après, regardons ce qu’elle a réellement modifié — sans idéologie, avec les faits.
La philosophie de la réforme : renverser la hiérarchie des normes
Le principe de faveur malmené
Avant la loi El Khomri, le droit du travail français reposait sur un principe simple : la norme la plus favorable au salarié prime. Un accord d’entreprise ne pouvait pas être moins avantageux que la convention collective, laquelle ne pouvait pas être moins favorable que la loi. Ce principe de faveur fonctionnait comme un plancher.
La loi de 2016 a partiellement inversé cette logique dans certains domaines. Elle crée trois blocs distincts :
- Ordre public absolu : les dispositions auxquelles aucun accord ne peut déroger (SMIC, congés maternité, durée légale du travail à 35h).
- Champ de la négociation collective : les matières où l’accord d’entreprise peut désormais déroger à la convention de branche, même en moins favorable.
- Dispositions supplétives : ce qui s’applique en l’absence d’accord.
En clair : un accord d’entreprise signé par des syndicats représentant 50 % des voix (ou 30 % avec l’absence d’opposition) peut fixer des règles moins favorables que la branche dans plusieurs domaines, notamment le temps de travail.
⚠️ À garder en tête
La primauté de l’accord d’entreprise ne s’applique pas à tous les sujets. Les primes d’ancienneté, la classification professionnelle et les garanties collectives en matière de prévoyance restent soumises à la convention de branche — qui prime toujours dans ces domaines.
Une réforme contestée dès sa conception
Le gouvernement Valls a défendu ce texte comme une modernisation nécessaire, face à un marché du travail rigide qui pénaliserait l’embauche. Les syndicats réformistes (CFDT en tête) l’ont soutenu avec des réserves. La CGT et FO ont claqué la porte des négociations. Résultat : le texte a été adopté sans vote à l’Assemblée via l’article 49-3, ce qui n’a pas exactement contribué à apaiser les tensions.
« La loi El Khomri, c’est la fin du CDI comme norme. »
— Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, juin 2016
⏱️ Le temps de travail : le cœur du débat
Les heures supplémentaires renégociables
Avant 2016, la majoration des heures supplémentaires était fixée par la loi à 25 % pour les 8 premières heures (de la 36e à la 43e) et 50 % au-delà. La loi El Khomri permet désormais à un accord d’entreprise de fixer un taux différent — à condition qu’il ne descende pas en dessous de 10 %.
En pratique, cela signifie qu’une entreprise peut légalement payer ses heures supplémentaires seulement 10 % de plus que les heures normales, si un accord est signé. C’est l’une des dispositions les plus décriées du texte.
10 %
taux plancher de majoration des heures supplémentaires fixé par accord d’entreprise (contre 25 % par défaut)
Les durées maximales assouplies pour certains cas
La durée maximale quotidienne reste à 10 heures en principe. Mais la loi autorise un accord à la porter à 12 heures en cas d’activité accrue ou de motifs liés à l’organisation de l’entreprise. La semaine de travail peut monter à 46 heures en moyenne sur 12 semaines, contre 44 heures auparavant, si un accord d’entreprise le prévoit — sans dépasser 60 heures sur une semaine exceptionnelle.
Ces assouplissements visent des secteurs comme l’hôtellerie, la restauration ou l’événementiel. Mais ils peuvent s’appliquer dans n’importe quelle entreprise qui signe l’accord correspondant.
💡 Notre conseil
Si vous êtes salarié, vérifiez systématiquement votre accord d’entreprise ou d’établissement. Depuis 2016, il peut contenir des dispositions moins favorables que votre convention collective sur le temps de travail. Demandez-en une copie à votre service RH ou au CE.
Le licenciement économique redéfini
Une définition plus large, une protection plus floue
La loi El Khomri a introduit une définition légale du licenciement économique directement dans le Code du travail — ce qui n’existait pas jusqu’alors de façon aussi précise. Quatre critères alternatifs permettent désormais de justifier un licenciement pour motif économique :
- Des difficultés économiques caractérisées, notamment par une baisse significative des commandes ou du chiffre d’affaires.
- Des mutations technologiques.
- Une réorganisation de l’entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité.
- La cessation complète d’activité.
Ce qui a agité les syndicats : la loi précise la durée de baisse de CA nécessaire selon la taille de l’entreprise — un trimestre pour moins de 11 salariés, deux trimestres pour les entreprises de 11 à 49 salariés, trois trimestres pour 50 à 299 salariés, quatre trimestres pour les plus grandes. Les employeurs y ont vu une sécurisation juridique. Les syndicats, une invitation à licencier plus facilement.
✅ À retenir
La définition légale du licenciement économique réduit l’incertitude judiciaire pour l’employeur. Elle fixe des seuils chiffrés là où la jurisprudence laissait une marge d’interprétation. Ce n’est pas une libéralisation totale : un juge peut toujours requalifier si les conditions réelles ne sont pas réunies.
Le plafonnement des indemnités prud’homales : le barème Macron, héritage direct
La loi El Khomri prévoyait initialement un barème indicatif pour les indemnités accordées par les prud’hommes en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse. Le Conseil constitutionnel l’a censuré… avant que l’ordonnance Macron de 2017 le réintroduise sous forme obligatoire. Le « barème Macron » est donc le fils direct de la loi El Khomri, même si on l’oublie souvent dans le débat public.
Pour les acteurs du monde de l’Entreprise, cette séquence 2016-2017 a profondément reconfiguré la gestion des risques sociaux : la prévisibilité des coûts en cas de contentieux est désormais plus grande, au prix d’une protection judiciaire amoindrie pour les salariés.
🎯 Ce qui a changé pour les droits collectifs
Le compte personnel de formation (CPF) renforcé
La loi El Khomri a renforcé le compte personnel de formation, en facilitant son utilisation hors temps de travail et en élargissant les formations éligibles. Elle a aussi introduit le « compte engagement citoyen », qui permet d’acquérir des droits supplémentaires en CPF via des activités bénévoles ou de volontariat. Un volet moins commenté, mais concret pour des millions de salariés.
Le référendum d’entreprise : les salariés comme arbitres
Nouveau mécanisme introduit par la loi : si un accord recueille entre 30 % et 50 % des voix syndicales, les signataires peuvent demander une consultation des salariés. Si 50 % d’entre eux approuvent l’accord, il entre en vigueur. C’est une rupture symbolique forte — les salariés deviennent arbitres d’un accord que leurs syndicats majoritaires refusent.
Ce dispositif a été très peu utilisé dans les années suivant la loi, mais il reste en vigueur. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation du dialogue social en France, dont la loi El Khomri n’est qu’un épisode. Pour comprendre d’autres dimensions de ce dialogue — notamment lors de cessions d’entreprises — l’article sur la Loi Hamon et cession d’entreprise : ce que doivent faire les salariés apporte un éclairage complémentaire utile.
| 📋 Avant la loi El Khomri | 📋 Après la loi El Khomri |
|---|---|
| Majoration heures sup : 25 % (min légal)
Convention de branche prime toujours sur accord d’entreprise Pas de définition légale précise du licenciement éco Référendum d’entreprise inexistant |
Majoration heures sup : 10 % possible par accord d’entreprise
Accord d’entreprise peut déroger à la branche sur le temps de travail 4 critères légaux chiffrés pour le licenciement économique Référendum possible si accord entre 30 % et 50 % des voix |
Questions fréquentes
La loi El Khomri est-elle toujours en vigueur en 2024 ?
Oui, les principales dispositions de la loi El Khomri sont toujours applicables. Certaines ont été renforcées ou complétées par les ordonnances Macron de 2017, notamment sur le barème des indemnités prud’homales. Le cadre général — primauté de l’accord d’entreprise sur le temps de travail, définition légale du licenciement économique — reste en vigueur.
Quel est le taux minimum de majoration des heures supplémentaires depuis la loi El Khomri ?
Depuis la loi El Khomri, un accord d’entreprise peut fixer la majoration des heures supplémentaires à un taux minimum de 10 %, contre 25 % prévus par défaut par le Code du travail. Ce plancher de 10 % ne peut pas être franchi à la baisse, même par accord collectif. En l’absence d’accord, le taux légal de 25 % (puis 50 %) s’applique.
Quelle différence entre la loi El Khomri et les ordonnances Macron ?
La loi El Khomri (août 2016) a posé les bases du renversement de la hiérarchie des normes et défini le licenciement économique. Les ordonnances Macron (septembre 2017) ont approfondi cette logique : fusion des instances représentatives du personnel en CSE, barème obligatoire des indemnités prud’homales, et extension de la primauté de l’accord d’entreprise à d’autres domaines. Les deux textes forment un continuum de réforme du marché du travail.
Pourquoi la loi El Khomri a-t-elle été adoptée par 49-3 ?
Face à l’opposition d’une partie de la majorité socialiste et à l’impossibilité d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, le Premier ministre Manuel Valls a engagé la responsabilité du gouvernement via l’article 49-3 de la Constitution en mai 2016. Ce mécanisme permet d’adopter un texte sans vote, sauf si une motion de censure est déposée et votée dans les 24 heures. Aucune motion n’a atteint la majorité requise.
Comment un salarié peut-il savoir si un accord d’entreprise le concerne ?
Tout salarié a le droit de consulter les accords collectifs applicables dans son entreprise. Il peut en faire la demande auprès du service RH, du comité social et économique (CSE) ou les consulter directement sur la base de données nationale des accords collectifs (disponible sur le site du ministère du Travail). Depuis 2017, les accords d’entreprise sont également déposés sur une plateforme en ligne accessible au public.

